Dans les replis d'une existence vouée aux autres, j'ai longtemps été éducateur. Dix-sept années de travail social, dont quelques-unes consacrées aux âmes fragiles, à ceux que la société relègue dans ses marges. Parallèlement, depuis deux décennies, la photographie façonne mon regard sur le monde – captant l'essence de la haute montagne, les nuances infinies de la nature, les fragments précieux de biodiversité qui s'offrent à l'œil attentif. Puis vint ce matin singulier. Une épiphanie silencieuse. La décision cristalline de tout abandonner, de transformer l'existence en page blanche. Travail, appartement, voiture... J'ai méthodiquement dénoué chaque attache matérielle, converti en capital modeste la totalité de mes possessions. Mon nouveau patrimoine? Une paire de chaussures robustes et ce sac à dos – carapace de tissu devenue foyer, identité, liberté. Ainsi a commencé mon périple de 685 jours – non pas simple errance, mais quête authentique, immersion totale dans l'inconnu.
Août 2019. Après dix mois d'itinérance à travers six nations d'Asie, me voici sur l'île de Florès, à Ende. Terre indonésienne méconnue,
fièrement éloignée des circuits balisés du tourisme de masse. Pour mesurer cet isolement: l'île de Komodo et ses dragons mythiques – seule référence familière aux voyageurs occidentaux – gît à 240 kilomètres au nord-ouest. Deux journées entières de navigation séparent ces mondes.
À Ende, sans carte ni boussole émotionnelle, j'ai suivi l'intuition primitive du voyageur. La première route aperçue est devenue mon chemin. Et le hasard – cette géométrie invisible qui gouverne parfois nos vies avec plus de sagesse que nos plans les mieux élaborés – m'a conduit vers une rencontre fondatrice. Une famille. Un foyer simple aux ressources limitées mais à la générosité illimitée. Angel, 37 ans, Eros, 30 ans, leur fille Amora, 8 ans au regard lumineux, et le petit Desmon, 4 ans à l'énergie contagieuse. Ils m'ont ouvert leur porte sans calcul, sans l'ombre d'une hésitation. Pendant dix jours, j'ai partagé leur quotidien, leurs repas, leurs silences, leurs rires. L'intimité s'est tissée, fil après fil, créant une tapisserie relationnelle d'une richesse rare.
Dans la douceur des soirs d'Ende, quand Amora rentrait de l'école et après ses jeux avec Desmon, s'instauraient nos conversations rituelles. Je l'interrogeais sur ses rêves, sur les contours encore malléables de son avenir imaginé. Ses réponses oscillaient entre candeur enfantine et lucidité surprenante. Dans cette mosaïque d'aspirations changeantes, deux constantes émergeaient, révélatrices: "devenir policière" et "maîtriser l'anglais". Ces deux désirs, apparemment distincts, convergent vers une même quête fondamentale: celle de l'émancipation, de l'ouverture au monde, du pouvoir d'agir. Que la trajectoire professionnelle d'Amora se reconfigure avec les années importe peu – l'enfance est le temps des métamorphoses. L'essentiel réside ailleurs: dans l'accès à une éducation de qualité, dans l'acquisition d'outils linguistiques qui transcenderont les frontières de son île natale. C'est animé par cette conviction profonde que j'ai entrepris, en autodidacte complet, la création de ce site internet. Conçu dans l'itinérance, entre deux étapes de mon voyage, il constitue le pont tangible entre l'éphémère d'une rencontre et la permanence d'un engagement.
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